Le battement invisible, plan serré sur l'œil d'une biche, Alice Bomte, roman

#10

Le battement invisible

#10

Le battement invisible

Dans le silence vibrant du sous-bois

Quelque chose est déjà là

Ilune s’est levée comme chaque matin. Mais ce jour-là, rien ne s’enclenche vraiment. Pas comme d’habitude. Comme si un battement invisible manquait à l’appel.

Rien, dans le village, ne semble avoir changé. Tout bruisse de gestes familiers — les femmes qui se rendent au puits, l’odeur du bois dans les cheminées, les enfants qui rient. Et pourtant. Quelque chose est là qui ne ressemble à rien de prévisible. Comme un infime décalage qui empêche le monde de s’emboîter. Un détail griffe l’évidence, ouvre une brèche infime.

Le corps avance, les gestes s’enchaînent, mais quelque chose traîne derrière.

La grande horloge du monde n’a pas son battement régulier. Elle se décale imperceptiblement. Elle avance légèrement de travers.

L’ombre colle à la peau. Le silence vibre, plus proche, plus intérieur.

Un battement invisible, comme un tourbillon, Alice Bomte, roman

Ce que Simon a vu sans le comprendre encore

Ilune le voit qui approche à grands pas, le souffle court. Il agite les bras. Un feu brûle au fond de sa pupille.

Il a vu quelque chose, là-bas. Quelqu’un. Pas un enfant. Pas un homme. Une silhouette dans la forêt, brumeuse, insaisissable. Il observait depuis quelques jours, et maintenant il en est sûr. Quelque chose, quelqu’un est apparu. Depuis quand ? Pourquoi ?

Ilune n’a pas le temps de demander.

Il l’attrape par le bras.

— Viens.

Elle résiste.

— Où ? Pourquoi ?

Il tire plus fort.

— Tu verras, je peux pas t’expliquer.

Elle se dégage, méfiante.

Il fait un pas en arrière, hausse les épaules.

— Tant pis pour toi.

Il s’éloigne d’un pas décidé. Elle le rejoint aussitôt à grandes enjambées. Ils partent en courant. Ils rient.

Ils quittent bientôt le sentier, franchissent les frontières, là où commence un territoire qu’ils n’avaient jamais franchis.

Ils glissent entre les arbres. La mousse sous leurs pieds, l’écorce humide à l’odeur familière.

Ilune ne pose plus de questions.

Elle avance.

Quelque chose, là, sous sa peau, veut savoir.

L’ombre sous les feuilles

Les arbres se resserrent. L’air devient plus dense. Les sous-bois s’épaississent, se referment derrière eux, coupent toute retraite.

Au seuil de la forêt interdite, Simon s’arrête. Il scrute. Il attend. Il hésite maintenant. Son sourire est toujours sur ses lèvres et la lumière brûle encore dans ses yeux, mais il reste figé, en suspens, étiré entre deux mondes, deux états d’être ou de conscience.

Ici, il n’y a plus les sons coutumiers de la forêt, seulement le silence de l’attente.

Ilune retient son souffle.

Et puis… un bruit.

Une ombre.

Un frisson dans les feuillages.

Elle le voit.

Ou croit le voir.

Quelque chose. Quelqu’un. Là.

Entre deux troncs.

Juste une seconde. Puis plus rien.

Elle se rapproche de Simon qui fixe le point entre les arbres, là où la végétation est la plus sombre. Lui aussi a vu. Il tremble. À peine.

— C’était lui ! Sa voix est blanche, il avale sa salive et se tourne vers Ilune. Toi aussi, tu l’as vu ?

Oui, elle a vu quelque chose, mais quoi ?

Ils restent un moment sans parler, scrutent le creux des arbres. Quelque chose vient de basculer, imperceptible, comme tous les commencements. Mais irréversible.

Désormais, plus rien ne sera tout à fait pareil.

L’avant est déjà loin.

Demain commence ici.

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