#14

Au-delà du seuil murmuré

#14

Échos dissonants

Amers présages

Ivresse d'avant l’orage

Extrait

On dressa le chevreuil sur la place. On découpa un collier autour du cou et on fit glisser la peau, comme on retire un vêtement mouillé, laissant la chair à nu.

— Tu vois, la peau se retire comme un gant, disait une femme à son fils. Tu vois tout ça, précisa-t-elle en montrant les entrailles à vif, il n’y a rien à jeter. L’enfant caressait un reste de peau en l’écoutant. Bon, il est temps de préparer les rognons…

On mit de côté la meilleure pièce pour le seigneur, et une autre qu’on tendit au curé. On pria brièvement, têtes inclinées, doigts calleux joints en signe de recueillement. Deux mains fermées pour mieux retenir la piété.

Puis la fête fut officiellement lancée.

C’est alors qu’un bruit de sabots se fit entendre sur le chemin. L’intendant du seigneur arriva au grand galop.

Il pesa sur les convives un regard scrutateur.

— Mes amis, Monseigneur m’a chargé de vous dire que vous avez mené belle chasse aujourd’hui, et il s’en réjouit. Je vois que vous avez déjà commencé à festoyer, et c’est justice, mais il me revient de vous rappeler que la paix est chose fragile, et que le royaume a besoin d’hommes vaillants. Le Roi, notre maître à tous, réclame le soutien de ses provinces…

Une braise éclata dans le feu, projetant une étincelle brûlante aux pieds de son cheval, qui fit un écart. L’homme surpris, faillit tomber de sa monture. Un rire bref s’éleva et s’éteignit aussitôt.

Ses hommes de main ouvrirent les barriques d’un coup de maillet, faisant jaillir un vin mousseux, rouge sombre.

— En attendant, buvez, festoyez jusqu’à l’aube, reprit-il avec un sourire carnassier.

Satisfait de sa prestation, il claqua la langue et s’éloigna dans un  galop frénétique, soulevant un nuage de poussière, distançant aussitôt ses acolytes dont la monture était bien moins fringante que la sienne…

Un cavalier scrute l'assemblée d'un air dur, annonçant les échos dissonants à venir, roman d'Alice Bomte

Oiseau de malheur

Extrait

Ilune restait en retrait, près du puits. Les échos de la fête roulaient autour d’elle. Les rires, le battement des tambours, le parfum âcre du vin et de la graisse chaude, tout cela lui parvenait sans qu’elle ressente l’envie d’y prendre part.

Un groupe d’hommes s’était regroupé un peu à l’écart. Ils parlaient bas. Le vieux à la barbe grise serrait les lèvres. Le plus jeune, celui à la mâchoire carrée, riait nerveusement.

Quand le vieux sortit de sa poche le médaillon en pierre trouvé la veille, l’un d’eux se signa. Les autres se turent aussitôt. Certains jetèrent des coups d’œil furtifs alentour, tandis que le vieux continuait de parler, le visage fermé.

Ilune se redressa. Un frisson la parcourut. L’impression de la veille se confirmait. Elle avait mis à jour quelque chose qui aurait dû rester dans l’oubli.

Jacques s’approcha du groupe.

— Qu’est-ce que vous foutez à caqueter comme des vieilles femmes ?

— Rien. On se disait juste qu’y faudrait se débarrasser de ça.

Le vieux montra le médaillon dans sa main.

Jacques haussa aussitôt la voix.

— Pourquoi c’est pas déjà fait ? Y faudrait pas que quelqu’un le voie. On a déjà assez de problèmes comme ça.

Il arracha le pendentif d’un geste brusque.

Une peur rentrée lui fit monter au visage une sueur froide. Il serra les doigts, si fort que ses jointures blanchirent.

Non loin, Simon avait remarqué le geste de Jacques. Un père dont le regard inquiet ne lui était pas familier.

Le brun à la mâchoire carrée se passa la main sur son visage déformé par l’appréhension. Ses traits, éclairés par les flammes, étaient sinistres.

— Qu’est-ce qu’y va arriver, maintenant ? gémit-il.

— Rien, assura Jacques d’une voix sèche. Personne a rien vu. Y suffit de faire disparaître ça et tout rentrera dans l’ordre…

Trois hommes complotent dans la nuit, roman d'Alice Bomte

Le veilleur invisible

Extrait

Ilune regardait Simon. Le masque de l’enfance était tombé, laissant place à un visage dur et fermé. La nuit avançait. Elle sentit que la fête avait assez duré. Simon la vit s’éloigner et la rejoignit d’un pas vif.

— Pourquoi tu pars sans rien dire ?

— Je rentre, c’est tout. T’avais l’air de t’amuser, j’voulais pas te déranger.

— J’ai l’air de m’amuser, moi ? Tu le crois vraiment ? Il la fixa, les poings serrés. Tu vois pas qu’y a plus rien qui va, ici ? Il lui saisit le bras. Regarde-moi… rien ne tourne rond, ce soir. Me dis pas que tu l’as pas vu !

La colère et la peur se bousculaient. Il revoyait Jacques, le médaillon, les regards fuyants. Le garçon dans la forêt. Tout semblait pointer vers quelque chose qu’il ne voulait pas voir.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? demanda Ilune en posant sur lui un regard appuyé.

— Rien, finit-il par lâcher en baissant les yeux. Oublie. Bonne nuit.

C’est alors qu’un bruit étrange, bref et tranchant, se fit entendre. Un renard, peut-être. Puis, haut dans le ciel, le cri d’un oiseau, long, aigu. Les conversations cessèrent aussitôt.

Un frisson parcourut l’assemblée.

Ilune pensa à la montagne, à la chasse, à Jacques disparaissant dans la nuit. Elle sentit qu’à la lisière de la forêt, dans le noir, quelque part entre les troncs, quelqu’un regardait.

Un pan de la nuit venait de s’ouvrir pour ne plus se refermer…

Un homme pensif, roman d'Alice Bomte

Plongez dans l'ambiance : le teaser vidéo

Note de l'Auteure : Dans les coulisses du chapitre

Ce chapitre met l’accent sur le contraste entre la chaleur viscérale de la fête — l’odeur de la viande, le vin, les rires — et le froid soudain apporté par l’allusion à la guerre qui fait rage. L’insouciance du banquet n’est qu’un vernis qui se craquelle.

Mais, plus que la menace de la guerre qui sera traitée plus loin, c’est la fracture entre Ilune et Simon qui m’importait ici. Simon comprend que le monde des adultes est fait de secrets et de mensonges, tandis qu’Ilune se réfugie dans un ailleurs silencieux. Leurs chemins commencent à diverger, sous le regard invisible de celui qui guette à la lisière.

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