#13

Les signes sous l'écorce

Ce que cachent les hommes

#13

Les signes sous l’écorce

Ce que cachent les hommes

Tout le monde est hilare. La chasse a été fructueuse.

Mais quand Ilune découvre un étrange médaillon de pierre au milieu des hautes herbes, les rires s’éteignent.

La peur transfigure les visages.

Sans le savoir, elle vient d’exhumer un passé que tout le monde s’efforçait d’oublier.

La pierre traversée de veinules pourpres

Extrait

Au village, il se disait qu’au cœur du fourré épineux se dressait une pierre traversée de veinules pourpres, comme si un feu ancien s’était figé dans sa masse. Le houx l’avait presque engloutie. Elle demeurait dissimulée derrière un rideau de branchages si serrés, et hérissés d’épines si pointues, que même un enfant n’aurait pu s’y glisser.

Pourtant, les hommes les plus vantards prétendaient y être allés et donnaient de nombreux détails pour preuve de leur bonne foi.

Certains juraient que le bloc dépassait dix hommes en hauteur et s’inclinait dans la glaise, pareil à un géant qui s’effondre. Sa surface, disaient-ils, portait des entailles étranges : griffures de bêtes sauvages ou lettres d’un alphabet inconnu, aux arabesques inquiétantes.

Pour certains, la pierre s’embrasait les nuits d’orage, signe de malheur à venir. Pour d’autres, elle changeait d’apparence selon les saisons. Mais tous s’accordaient sur un point : on n’en revenait jamais tout à fait indemne.

C’est pour ça qu’on n’en parlait qu’à voix basse, et qu’on défendait aux enfants de se rendre dans la clairière. Interdiction stricte, jamais transgressée.

Une pierre dressée au milieu de la végétation, suspense psychologique, d'après Alice Bomte

Le tambour de leurs cœurs affolés

Extrait

À bonne distance, sous l’ombre des jeunes aulnes, le garçon était tapi, immobile, les yeux fixés sur une biche qui buvait au bord du ruisselet.
La biche leva la tête, ses oreilles pivotèrent. Elle hésita puis reprit sa mastication. Simon fit un pas. Une branche craqua sous sa botte.
L’animal disparut d’un bond dans les fourrés. Le garçon tourna la tête vers eux, tous les sens en alerte, prêt à fuir, lui aussi.
Simon se figea. Son assurance s’était évaporée, ses jambes se mirent à trembler. Ilune aussi demeurait immobile. On n’entendait plus que le tambour de leurs cœurs affolés.

Ilune cherchait désespérément une issue. Soudain, elle pensa à la cordelette dans sa poche. Ses doigts la saisirent, trop vite. Le garçon recula d’un pas, prêt à bondir.
Elle ralentit son geste.
— Non. N’aie pas peur, cria-t-elle en levant la main… Tiens. C’est pour toi, souffla-t-elle.
Elle fit tourner la tresse dans sa main, puis se pencha pour la poser au sol avant de reculer de quelques pas.

Quand le feuillage se referma derrière le garçon, Simon se tourna vers Ilune.
— Qu’est-ce qui s’est passé, là ?
Elle restait comme en apesanteur, les yeux brillants. Alors il l’attrapa par l’épaule et la fit pivoter.
— Oh, Ilune, tu m’expliques ? C’était quoi c’truc que tu lui as donné ?
Elle s’arracha à son étreinte.
— C’était qu’une cordelette. Rien de plus. J’l’ai trouvée par terre, hier, dans la clairière. J’lui ai rendue, c’est tout. Qu’est-ce que t’imagines ?

Il vit dans ses yeux une flamme qu’il ne lui connaissait pas. Son ventre se noua. Il la fixait, espérant saisir ce qui se jouait. Mais plus il la regardait, moins il comprenait. Elle semblait ailleurs, trop loin. Il se sentit exclu. Alors, brusquement, il tourna les talons et s’éloigna.
— On rentre, lâcha-t-il, la mâchoire serrée.

Un jeune homme effrayé, accroupi sur un rocher dans la forêt, scrute l’horizon. suspense psychologique, d'après Alice Bomte

L'oiseau de pierre

Extrait

Les yeux exorbités, le souffle râpeux, le chevreuil battait du pied dans la glaise.
Dans la mêlée, une lame brilla, s’enfonça dans la gorge. L’animal se figea dans un dernier hoquet. La terre noire se macula du sang. Le corps eut un dernier spasme… puis plus rien.
Alors seulement, les voix fusèrent. On applaudit, on cria, on rit à gorge déployée.

— Z’avez vu ça ? cria l’homme qui lui avait tranché la gorge, le couteau brandi, hilare. J’l’ai pas loupé, hein !

Les hommes encerclaient la prise, s’épongeant le front et s’assénant de bruyantes tapes dans le dos. Le grand barbu caressa la panse du chevreuil.
— Bon travail, fit-il. On va manger comme des seigneurs ce soir.

Ils lièrent la bête, commencèrent à parler de la répartition de la viande.
En repliant le filet, Ilune sentit sous ses doigts quelque chose qui résistait dans la maille. Elle tira doucement. Un petit médaillon de pierre, grossièrement taillé, représentant un oiseau aux ailes déployées. Ou plutôt son empreinte stylisée, presque abstraite.
— Hé, mais qu’est-ce que t’as là ? lança le brun à la mâchoire carrée.
Ilune voulut refermer la main. Trop tard. Un autre chasseur avait aperçu l’objet.
— Donne voir, fit-il en le lui arrachant des mains.
Il le tourna entre ses doigts calleux, fronça les sourcils.

Autour, les voix s’éteignirent peu à peu. Le chasseur leva les yeux, croisa brièvement ceux de ses compagnons. Personne ne disait rien. Certains fixaient le médaillon sans un mot. D’autres détournaient le regard.
Les derniers regardaient ailleurs, soudain très occupés à resserrer une corde, à plier le filet méticuleusement. L’homme referma la main sur le médaillon.
Quelqu’un se racla la gorge. On reprit la discussion interrompue, mais le cœur n’y était plus.
Quelque chose s’était brisé… ou réveillé.
Ilune sentit son cœur battre plus vite. Elle ne savait pas pourquoi, mais elle comprit qu’il valait mieux ne poser aucune question.

Des chasseurs dans une forêt, l’air soucieux après la découverte d’un médaillon, suspense psychologique, d'après Alice Bomte

Plongez dans l'ambiance : le teaser vidéo

Note de l'Auteure : Dans les coulisses du chapitre

Ce Chapitre marque un tournant dans le roman. Après l’affrontement du chapitre précédent, Simon tente maladroitement de se racheter, mais le lien avec Ilune est irrémédiablement distendu. L’attrait d’Ilune pour le mystère au cœur de la forêt est devenu une force d’exclusion pour lui.

Leur amitié, dont les codes semblaient devoir perdurer à travers les âges, est en train de subir une mutation, posant les bases d’une intrigue plus complexe.

L’introduction de la Pierre Dressée fait basculer le récit dans une peur plus vaste. La scène de la chasse, avec sa violence chaotique et archaïque, sert de métaphore à une violence plus ancienne que le lecteur ne découvrira que plus tard.

Le moment clé est la découverte du médaillon. Cet objet stoppe net la clameur et impose un silence lourd de sens. C’est ce silence collectif qui est le signal du danger à venir, et la véritable clé du secret que la communauté tente de cacher.

Cette escalade de violence est essentielle pour le suspense psychologique du roman.

📬 Recevez les publications et du contenu exclusif en avant-première 🚀​